décembre 8, 2025

Lyon, la lumière en héritage : chronique d’un 8 décembre

Il y a des villes qui vous façonnent au point que, même lorsqu’on les quitte, elles continuent de vous habiter. Des villes dont les rues, les places et les rivages deviennent des souvenirs organiques, presque charnels, et dont les saisons résonnent en vous comme des réminiscences familières.
Pour moi, cette ville, c’est Lyon.

J’habite aujourd’hui en Provence. Une terre de lumière elle aussi, de chaleur, de mistral vif et de collines dorées. Je l’aime profondément : ses oliveraies austères au cœur de l’hiver, l’odeur de résine en été, les marchés bruissants où les saisons s’exposent en couleurs vives. Et pourtant — pourtant — malgré les parfums du Sud et cette douceur qui glisse dans l’air même en décembre, je reste lyonnaise au fond de mon cœur.
Il suffit d’un rien : un halo de lumière sur une façade, un ciel qui se teinte de rose à la tombée du jour, le bruit discret d’une rivière — et c’est Lyon qui me revient. Une ville qui ne disparaît jamais vraiment, même quand les kilomètres se chargent de faire croire le contraire.

Mais s’il est un moment où mes racines ressurgissent avec la force douce d’une évidence, c’est bien le 8 décembre.

Une fête votive devenue célébration universelle

Le 8 décembre à Lyon n’est pas seulement une date. C’est un marqueur intime, une fidélité silencieuse, une manière de dire “je suis d’ici”, même très loin.
Cette fête, aujourd’hui mondialement connue, n’a pourtant rien d’une tradition flamboyante à l’origine. Elle était un geste simple : poser une lumière sur son rebord de fenêtre, en hommage à la Vierge Marie, pour la remercier d’avoir protégé la ville de la peste.
Un geste d’humilité. Un geste discret.
Un geste de confiance, aussi.

Et pourtant, à force d’années, de générations, de mémoires tissées, ce geste s’est fait symbole.
Aujourd’hui, les illuminations se nomment « Fête des Lumières ». Et elle attire le monde entier. Pendant plusieurs soirs de décembre, Lyon se transforme en laboratoire poétique gigantesque : les monuments se parent de couleurs mouvantes, les façades deviennent écrans, les places deviennent scènes, les rues deviennent espaces vivants où convergent images, sons, projections et installations.

Des artistes venus du monde entier y déploient une créativité lumineuse, rivalisant d’inventivité pour offrir au public des visions éphémères, parfois spectaculaires, parfois intimes, mais toujours habitées par la magie du lieu.
Pourtant, malgré les foules, malgré la renommée internationale, malgré l’effervescence, le cœur de la fête reste le même.
Le soir du 8 décembre, lorsque la nuit tombe, les Lyonnais — les anciens, les nouveaux, les de passage — posent toujours un lumignon, une bougie, une petite flamme sur le bord de leur fenêtre.
Et dans ce geste, il y a quelque chose de profondément immuable, quelque chose qui résiste à tout : aux modes, aux écrans, aux bruits, aux années.

Je sais que ce soir, comme chaque année, les lumières se tourneront vers Fourvière.
Vers la basilique blanche qui domine la ville, construite pour remercier Marie d’avoir préservé Lyon de l’épidémie.
Et moi, depuis la Provence, je poserai aussi mes lumières.
Elles seront tournées vers le nord, vers cette colline où tant de souvenirs de mon enfance se rassemblent.
Comme une fidélité silencieuse.
Comme un salut à ce qui demeure.

Être d’une ville, même lorsqu’on en part

Il y a une manière particulière d’être lyonnais. Une façon de rester attaché aux collines même lorsqu’on vit sous d’autres latitudes.
Lyon vous marque, vous façonne, vous construit d’une manière presque invisible — par la lumière particulière qui s’accroche aux façades, par les deux fleuves qui apprennent aux enfants le mot “confluence” avant même qu’ils n’en comprennent le sens, par les brumes qui enveloppent la ville en automne, par les accents discrets, par les cafés serrés, les bouchons, par la sensation d’être toujours entre deux mondes.

Le Rhône avance droit, serein, déterminé.
La Saône serpente, tumultueuse, agitée.
Et Lyon se tient toujours entre ces deux forces, comme si la ville elle-même était construite sur une tension harmonieuse.

Je crois que c’est cela qui m’a nourrie, intimement, en tant qu’écrivaine.
Cette manière d’être à la fois ardente et retenue, lumineuse et pudique.
Cette façon de respirer entre deux eaux.

Même en Provence, avec le soleil éclatant sur les façades chaudes, je reste façonnée par les lumières de Lyon.
Elles ne quittent jamais vraiment les mots que j’écris.

Lyon dans mes romans : un murmure persistant

Lorsque j’ai écrit L’Insane, mon premier roman, je ne voulais pas en faire un livre lyonnais.
Ce n’était pas le projet, ce n’était pas l’intention.
Pourtant… les villes que l’on porte en soi ne restent jamais silencieuses. Elles glissent dans les interstices, s’invitent entre deux phrases, se déposent dans les respirations du texte.

L’Insane est un roman noir psychologique, tendu, intérieur. Un livre où l’esprit des personnages vacille entre ombre et lucidité.
Mais il avait besoin de respirations, de moments de lumière — et l’un de ces moments se déroule justement un 8 décembre, à Lyon.

Je n’ai pas eu à réfléchir longtemps.
Ce soir-là appartenait au roman comme il m’appartient à moi.

Hugo, dont la quête de vérité est devenue une obsession, traverse la ville. Il observe les lumignons posés sur les rebords de fenêtre, les familles réunies, les silhouettes rythmées par la fuite des flammes dans la nuit. Il voit Fourvière éclairée, suspendue dans le noir comme un signe, un repère, une présence.
Et dans cette vision, il y a pour lui — et pour moi — quelque chose de l’ordre du geste ancestral : celui qui dit que même dans l’obscurité, il existe des points fixes, des éclats qui guident.
Ce passage, je l’ai écrit sans effort, comme s’il s’était posé sur la page tout seul.
Parce qu’écrire Lyon, c’est un peu écrire ma mémoire.

Le 8 décembre : une géographie personnelle

Chaque Lyonnais a un 8 décembre différent.
Certains y voient la fête, l’effervescence, les installations, la foule.
D’autres y voient le geste votif, intime, presque sacré.
Certains aiment marcher jusqu’à la place des Terreaux, d’autres préfèrent la colline, d’autres encore restent chez eux et regardent la ville s’illuminer depuis leur fenêtre.

Pour moi, le 8 décembre est devenu un espace intérieur.
Un lieu de mémoire où s’entremêlent les soirées glacées de mon enfance, la lumière tremblante des lampions, les silhouettes penchées vers les fenêtres, les voix des passants, les reflets dans la Saône, et ce moment particulier où Fourvière s’embrase de milliers de petites flammes.

Je revois ma famille qui allume les lumignons.
Je revois les bougies posées dans des verres colorés.
Je revois le silence qui passe juste avant que la ville entière ne s’illumine, comme une respiration suspendue.
Et ce soir, même loin, je reproduirai ce geste.

Il y a quelque chose de beau dans la fidélité aux gestes simples.

8 décembre

Quand la distance intensifie l’appartenance

Vivre loin de Lyon n’a pas atténué mon attachement.
Au contraire : la distance agit parfois comme une loupe.
Elle met en relief les contours sensibles, les souvenirs, les odeurs, les couleurs.
Elle transforme le moindre détail en un fragment précieux.

Beaucoup de gens croient que l’on cesse d’être “d’une ville” lorsqu’on n’y habite plus.
Je crois l’inverse.
Lorsqu’on s’éloigne, on découvre ce qui demeure.
On apprend ce qui nous constitue encore.

En Provence, j’ai trouvé une autre forme de lumière.
Une lumière plus sèche, plus franche, plus vaste.
Mais celle de Lyon reste différente.
Elle est plus douce. Plus secrète.
Elle ne cherche pas à s’imposer — elle relie.
Et ce lien ne se défait pas avec le temps.

La lumière comme langage

Je me suis souvent demandé pourquoi le 8 décembre me touche autant.
Pourquoi cette fête, parmi toutes celles qui rythment l’année, reste si vive dans ma mémoire.
Je crois que c’est parce qu’elle raconte quelque chose d’essentiel :
la lumière que l’on dépose, volontairement, dans l’obscurité.

Il y a des lumières imposées, spectaculaires, orchestrées par des artistes incroyables.
Et il y a celles que chacun pose sur son rebord de fenêtre.
Ce sont ces dernières que je trouve les plus belles.
Parce qu’elles racontent un choix.
Elles disent : “Je participe, moi aussi.”
Elles disent : “Je suis un fragment de cette ville.”
Elles disent : “La lumière ne se reçoit pas seulement, elle se donne.”

Je crois que la littérature fonctionne pareil.
Chaque livre est une petite lumière déposée dans la nuit des autres.
Un geste humble, mais qui peut toucher loin.

Quand une ville devient un personnage

On dit parfois qu’une ville est un simple décor.
Pour moi, jamais.
Lyon est un personnage.
Un personnage complexe, mystérieux, changeant selon les heures et les saisons.
Un personnage qui a ses humeurs, ses silences, ses élans.

Dans L’Insane, Lyon est présente en filigrane.
Elle est la respiration entre les ombres.
Elle offre un point d’équilibre, une ouverture, une possibilité.
Elle est ce que Fourvière représente pour beaucoup :
une présence dans la nuit.

Dans L’Obsession Azanov, Lyon est également très présente, puisque Interpol y à sa place — parce qu’on ne coupe jamais les liens avec une géographie fondatrice.
On peut écrire ailleurs, vivre ailleurs, aimer ailleurs, mais il y a toujours un premier territoire d’écriture.
Pour moi, il est sur les quais de Saône.
Entre la brume du matin et la lumière du soir.
Entre le poids des pierres et la douceur des ruelles.

Ce soir encore, je poserai mes lumignons

Le 8 décembre est arrivé.
Ici, en Provence, la nuit descend plus rapidement qu’en été mais la douceur reste dans l’air.
Dans la cuisine, j’ai déjà préparé mes lumignons.
Quelques verres colorés, des petites bougies simples, rien d’extraordinaire — mais ce n’est jamais l’extraordinaire qui fait la beauté du 8 décembre.
Ce sont les gestes qui se répètent d’une année à l’autre.
Ce sont les lumières qui traversent le temps.
Ce sont les souvenirs qui circulent entre les demeures.

Mes lumignons brilleront vers le nord.
Vers Fourvière.
Vers Lyon.
Vers tout ce que la ville m’a donné — les lumières, les ombres, les nuances, les forces.
Vers tout ce qu’elle continue de nourrir dans mes mots.
Ce soir, je serai à la fois en Provence et à Lyon.
Là où je vis.
Et là d’où je viens.

Une double appartenance.
Une double lumière.

La ville reste dans l’écriture, l’écriture reste dans la ville

Je ne sais pas où m’emmèneront mes prochains romans.
Je ne sais pas quelles villes y naîtront, quels paysages y surgiront, quels lieux intérieurs y trouveront forme.
Mais je sais une chose :
Lyon ne sera jamais loin.

Elle sera toujours dans mes marges, dans mes respirations, dans mes phrases.
Et chaque 8 décembre, elle sera au centre.

Parce qu’on n’efface jamais la lumière qui nous a façonnés.
On la porte.
On l’écrit.
On la transmet.

Un extrait de L’Insane en hommage au 8 décembre

Ils firent une pause devant le théâtre des Célestins.
La place éponyme était inaccessible. Une foule compacte s’y trouvait déjà. Ils restèrent en périphérie pour admirer la façade du théâtre à l’italienne.
Un son et lumière commença.
La façade, tout d’abord fortement éclairée, prit une teinte de plus en plus sombre et seules les arrêtes, les colonnes, les balustrades et les décors des reliefs restèrent éclairés d’une lumière blanche qui permettait d’en voir la richesse. Les Célestins se parèrent ensuite d’une explosion de couleurs : rose, vert, jaune, bleu, orangé. Chaque détail de la façade était mis en valeur. Jamais à la lumière naturelle ni avec un éclairage classique, l’oeil n’aurait pu distinguer une telle profusion de détail ! Sarah s’étonna de découvrir avec autant de précision l’expression des masques scéniques aux traits caricaturés qui ornaient la façade. Des flocons, aux couleurs, formes et tailles variées vinrent alors danser au rythme de la musique. Ils disparurent progressivement au fur et à mesure qu’elle ralentissait. Un seul petit flocon dansait à présent. Il s’étiola en de délicats filaments qui voletèrent de manière concentrique autour de la fenêtre centrale du dernier étage, avant de disparaître et de plonger la place dans l’obscurité.
Quelle merveille !
Encore sous le charme, ils s’échappèrent par la rue Charles-Dullin pour rejoindre les quais des Célestins en bord de Saône. Du haut de sa colline, une basilique de Fourvière turquoise les accueillit. Les quais étaient aussi délicatement éclairés. L’ensemble miroitait dans les eaux agitées de la Saône et formait un tableau pointilliste lumineux. Marchant blottis l’un contre l’autre, ils prirent la passerelle du palais de justice pour regagner le vieux Lyon et purent admirer l’une des plus belles perspectives de la ville. Une procession de lampions bleutés progressait, tel un serpent scintillant, le long de la colline de Fourvière.

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