Deux rencontres en maison de retraite m’ont rappelé une vérité trop souvent oubliée : la littérature n’a pas d’âge, et la vie ne cesse jamais tout à fait de battre là où circulent encore les mots.
Depuis le début de l’année, j’ai eu le privilège d’intervenir à deux reprises en maison de retraite. Deux rencontres très différentes dans leur forme, mais intimement liées par ce qu’elles ont révélé en creux : la place essentielle de la culture, de la littérature et, plus encore, du lien humain dans des lieux que notre société continue trop souvent de regarder à travers le seul prisme du retrait, de la dépendance ou de l’effacement.
La première rencontre a eu lieu au mois de mars, à l’occasion d’un salon du livre organisé dans le cadre des portes ouvertes de la résidence Domitys à Châteaurenard.
La seconde s’est déroulée à la maison de retraite Aéria, dans le 10e arrondissement de Marseille. Cette rencontre-dédicace a été rendue possible grâce à Jessica Martinasso, fondatrice des Plumes de l’Aube, qui a généreusement pris en charge l’achat de plusieurs exemplaires de L’Insane, mon premier roman, afin d’en faire don aux résidents participant à l’événement.
Ces deux expériences m’ont profondément marquée. Elles m’ont également rappelé une chose essentielle : nous oublions trop facilement que les maisons de retraite sont de véritables lieux de vie.
Une maison de retraite n’est pas un lieu où la vie se met en sourdine, mais un espace où elle continue de circuler, certes à un autre rythme, mais non moins intensément.
Changer notre regard sur les maisons de retraite
Le regard porté sur les maisons de retraite demeure souvent réducteur. Nous les associons volontiers à la fin d’un parcours, à la perte progressive d’autonomie, voire à une forme d’effacement social.
Ce regard est non seulement incomplet, mais parfois empreint d’une profonde injustice.
Une maison de retraite n’est pas un lieu suspendu hors du monde. C’est un lieu où la vie persiste, se réinvente, change de cadence sans jamais perdre sa densité.
On y rit encore. On y débat. On y noue de nouvelles complicités. On y découvre parfois des passions tardives que rien ne laissait présager. On y lit, on y écrit, on y échange des idées.
Et surtout, on y continue de penser, de désirer, d’espérer.
Les résidents ne sont pas en retrait du monde. Ils continuent de l’habiter, de le questionner, d’y opposer leur mémoire, leur expérience, leur sensibilité.
C’est sans doute ce qui m’a le plus frappée lors de mes interventions.
Derrière chaque visage se cache un parcours de vie singulier. Des décennies d’expériences, de joies, de drames, de combats et d’apprentissages. Une mémoire du monde que nous avons parfois tendance à sous-estimer.
Lorsque la littérature entre dans cet espace, quelque chose de singulier se produit.
La littérature comme espace de rencontre
Un livre est bien plus qu’un objet, aussi beau soit-il.
C’est un déclencheur de pensée, un révélateur émotionnel, et même parfois un miroir.
Dans un cadre intergénérationnel, il devient aussi un formidable vecteur de dialogue.
Parler littérature avec des résidents de maison de retraite, c’est accepter de sortir des échanges convenus. Les questions ne s’arrêtent pas à l’intrigue ou aux personnages. Elles vont souvent beaucoup plus loin.
Pourquoi écrire ? Pourquoi choisir telle noirceur ? Que cherchez-vous à comprendre à travers vos personnages ? Pourquoi explorer la psyché humaine dans ses zones les plus troubles ?
Ces questions ne sont jamais superficielles. Elles obligent l’auteur à revenir à l’essentiel.
Pourquoi écrit-on, au fond ?
Pour raconter une histoire, bien sûr. Mais aussi pour sonder ce qui nous constitue. Pour tenter de mettre des mots sur ce qui résiste au langage. Pour approcher l’humain dans sa part la plus complexe, parfois la plus opaque.
Une équipe d’animation remarquable
À la maison de retraite Aéria de Marseille, j’ai également été marquée par l’investissement de l’équipe d’animation.
L’équipe menée par Virginie fait preuve d’un dynamisme remarquable.
Cela mérite d’être souligné, car la qualité d’une rencontre culturelle repose aussi sur celles et ceux qui la rendent possible en coulisses.
Créer du lien, proposer des animations de qualité, donner envie à chacun de participer, tenir compte des sensibilités comme des rythmes de tous n’a rien d’évident.
Il faut de l’énergie, de l’attention, de la créativité et beaucoup d’humanité.
Et cela se ressent immédiatement.
L’atmosphère de cette rencontre était chaleureuse, vivante, sincère. On y sentait une véritable envie de partage.
Un public passionné et exigeant
J’ai découvert un public profondément passionné de lecture.
Certains résidents m’ont parlé de leurs auteurs de cœur.
Marcel Pagnol et Jean Giono, notamment, occupent une place singulière dans leur imaginaire. Leurs mots parlent à cette part profondément provençale de leur être, celle que le temps n’efface pas.
À travers leurs œuvres ressurgissent les collines baignées de soleil, la lumière blanche du Midi, les odeurs mêlées de thym, de pin et de garrigue, les voix familières portant l’accent de tout un territoire. Des images qui les ramènent à cette part viscérale de nous-mêmes qui plonge ses racines dans l’enfance.
Avec ces auteurs, ce ne sont pas seulement des textes que l’on convoque. Ce sont des paysages intérieurs. Des sensations. Une mémoire vivante.
Mais ce qui m’a particulièrement touchée, c’est que ce groupe de lecteurs ne se limite pas à une littérature patrimoniale ou régionale.
Bien au contraire.
Ils s’intéressent à la littérature dans son ensemble, et au roman psychologique noir en particulier.
Cette curiosité intellectuelle m’a impressionnée.
Loin des clichés, j’ai rencontré des lecteurs exigeants, attentifs, engagés dans leur lecture.
Des lecteurs qui lisent véritablement entre les lignes.
Des questions d’une rare pertinence
L’accueil qui m’a été réservé a été des plus chaleureux. Très rapidement, les échanges ont pris une profondeur inattendue. Les questions posées étaient d’une rare pertinence.
Certaines portaient sur mon processus d’écriture.
Comment naît une intrigue ? Par quoi commence un roman ? Les personnages précèdent-ils l’histoire ? Comment construit-on une tension psychologique crédible ?
D’autres portaient sur mon travail de recherche.
Comment documenter un sujet sensible ? Quelle place donner au réel dans la fiction ? À quel moment la documentation s’efface-t-elle pour laisser place à l’imaginaire ? Comment être fidèle à l’Histoire ?
J’ai été frappée par la précision de certaines remarques.
Rien n’était superficiel. Il y avait une véritable volonté de comprendre le travail de l’intérieur.
Cela est infiniment précieux pour un auteur.
Quand l’écriture devient confidence
Le moment le plus fort fut sans doute celui de la séance d’écriture.
Là, les échanges ont changé de nature. Ils sont devenus plus intimes. Plus personnels.
L’écriture possède ce pouvoir singulier : elle contourne parfois les défenses que la conversation ordinaire maintient en place.
En écrivant, on laisse émerger autre chose.
Un souvenir que l’on croyait rangé.
Une peur longtemps tue.
Une blessure mal refermée.
Une nostalgie qui ne dit pas son nom.
Une vérité.
Certains échanges m’ont profondément touchée.
J’ai senti des émotions retenues, parfois enfouies depuis longtemps, trouver enfin un espace d’expression.
C’est précisément pour cela que l’écriture demeure si précieuse. Elle permet parfois de dire ce qui ne peut être formulé autrement.
Oser venir, oser participer
Un autre élément m’a particulièrement émue.
Certaines personnes présentes n’étaient, m’a-t-on dit, jamais venues aux animations proposées auparavant.
Le fait qu’elles aient choisi de participer à cette rencontre n’est pas anodin. Cela signifie que quelque chose les a appelées.
Peut-être la lecture, la curiosité ou simplement le désir de tenter.
Derrière chaque absence, derrière chaque retrait apparent, peuvent se cacher mille raisons invisibles. La bonne rencontre, au bon moment, peut parfois ouvrir une porte. Même discrètement. Même pour quelques heures.
L’Insane comme point de départ d’un dialogue
Ce qui me touche tout particulièrement, c’est que L’Insane ne s’est pas limité au statut d’ouvrage offert.
Le roman est devenu matière à réflexion, point d’ancrage d’échanges futurs, presque un espace commun où pourront se poursuivre certaines questions restées en suspens.
Un club de lecture verra prochainement le jour autour de L’Insane, perspective qui m’honore profondément.
Plus émouvant encore, à la demande expresse des résidents, je reviendrai en septembre afin de reprendre le fil de nos échanges et d’accueillir les questions, les réflexions, et peut-être les vertiges que cette lecture aura fait naître.
Il y a dans cette idée quelque chose de profondément beau :la certitude qu’un livre ne s’achève pas à sa dernière page, mais qu’il travaille en silence, qu’il poursuit son œuvre dans l’intime, dans la mémoire, dans ces zones parfois troubles où la pensée continue longtemps de cheminer.
Un roman psychologique ne livre pas toutes ses réponses immédiatement. Il travaille le lecteur dans la durée.
Certaines questions émergent pendant la lecture. D’autres bien après… parfois plusieurs jours plus tard. Parfois bien davantage.
Savoir que ce livre continuera à vivre dans leurs échanges est un cadeau immense.
Ce qu’ils m’ont donné
On parle souvent de ce que les auteurs apportent lors de ce type de rencontres. On parle moins de ce qu’ils reçoivent.
Pourtant, c’est considérable. Je suis venue partager mon univers littéraire. Je suis repartie avec bien davantage : des regards, des confidences, des réflexions, des émotions…
Une énergie humaine rare, de celles qui laissent une trace bien après que la rencontre s’est achevée.
Ces rencontres rappellent une vérité aussi simple qu’essentielle : la littérature ne prend pleinement vie qu’à partir du moment où elle circule.
Lorsqu’elle quitte le bureau de l’auteur et devient discussion, questionnement, émotion partagée…
C’est alors que le texte cesse d’appartenir entièrement à celui qui l’a écrit.
Il se transforme au contact des regards qui le reçoivent.
Un rendez-vous déjà attendu
Cette rencontre à Aéria restera pour moi un moment particulièrement fort.
Un moment d’émotion sincère. Un de ces instants qui rappellent pourquoi on écrit. Pourquoi on continue. Pourquoi on accepte de livrer une part de soi dans chaque livre.
Je reviendrai en septembre avec un plaisir que je ne cherche pas à dissimuler.
Nous y poursuivrons nos échanges, bien sûr, pour répondre aux questions que L’Insane aura fait éclore, mais aussi pour retrouver ces lecteurs singuliers, exigeants et profondément vivants.
Lors de cette rencontre, j’ai d’ailleurs fait une promesse qui me tient particulièrement à cœur : offrir une place à leur cher Marcel dans mon prochain roman.
Une promesse à la fois simple et précieuse, comme un clin d’œil littéraire adressé à ceux qui m’ont tant donné.
Car c’est peut-être cela, au fond, que ces rencontres m’auront appris avec le plus de force.
Il n’est pas d’âge pour être lecteur. Il n’est pas d’âge pour être bouleversé par un texte. Il n’est pas d’âge pour penser, ressentir, interroger le monde.
Lorsqu’elle touche juste, la littérature ouvre encore des brèches de liberté intérieure, des espaces où quelque chose continue de vibrer, malgré le temps, malgré les fragilités, malgré les silences.
Et tant qu’il restera des lieux où des êtres humains accepteront de se rencontrer autour des mots, les livres continueront, discrètement mais obstinément, de faire battre la vie.







