À l’aube de l’écriture de mon prochain roman, je retrouve une vieille connaissance : la peur de la page blanche. Une réflexion sincère sur le premier jet, le doute et le métier d’écrivain.
Quand tout est prêt… sauf moi
Il existe un moment dont on parle finalement assez peu.
On évoque volontiers l’étincelle qui donne naissance à une idée, les mois de recherches, les corrections interminables, l’émotion de tenir son livre entre les mains. Mais il y a un instant beaucoup plus silencieux, presque intime : celui où tout est prêt… et où il faut écrire le premier mot.
C’est précisément là que je me trouve aujourd’hui.
Mon quatrième roman est prêt à naître. Ou presque.
Des semaines de recherches m’ont accompagnée. J’ai accumulé des documents, vérifié des détails historiques, étudié des lieux, construit mes personnages, exploré leur psychologie. L’architecture du récit est désormais solide. Je connais les grandes étapes de leur voyage.
Bien sûr, je sais que je m’en éloignerai.
Je le fais toujours.
Les personnages prennent parfois des chemins auxquels je n’avais pas pensé. Certaines scènes s’imposent, d’autres disparaissent. Des rencontres naissent au détour d’un chapitre. C’est aussi cela qui fait la magie du premier jet : accepter de perdre un peu le contrôle pour laisser l’histoire suivre son propre chemin.
Alors pourquoi cette inquiétude ?
Pourquoi, alors que tout semble prêt, la peur de la page blanche vient-elle frapper à ma porte ?
La réponse est sans doute plus simple que je ne l’imaginais.
Lorsque L’Insane est paru en mai 2024, je n’étais pas face au vide.
Le premier jet de L’Obsession Azanov était déjà terminé. Celui d’Opération Bettina avançait gentiment. Mon esprit habitait déjà d’autres histoires. Les personnages continuaient de parler. Les chapitres s’enchaînaient.
Depuis le début de cette aventure littéraire, je n’avais jamais véritablement quitté cet état d’écriture.
Puis est venu novembre 2024.
J’ai écrit le dernier chapitre du premier jet d’Opération Bettina.
Sans le réaliser sur le moment, je venais de refermer une période commencée plusieurs années auparavant.
Depuis, mon travail de romancière ne s’est évidemment pas arrêté.
Il a simplement changé de nature.
J’ai relu, corrigé, réécrit, coupé des scènes, développé certains personnages, échangé avec mes bêta-lecteurs et mon correcteur, travaillé avec ma traductrice, préparé la publication et assuré la promotion de L’Obsession Azanov et d’Opération Bettina, réalisé les bandes-annonces de mes romans, rencontré des lecteurs dans les salons, animé des ateliers d’écriture, des conférences, signé des dédicaces… Toutes ces activités font pleinement partie de ma vie de romancière aujourd’hui, mais elles ne remplacent pas ce moment si particulier où une histoire naît.
Chaque exercice m’a apporté énormément.
Pourtant, au fond de moi, je savais que je n’étais plus en train de bâtir une histoire. Je faisais vivre des récits déjà nés. Je les polissais, je les accompagnais jusqu’à leur rencontre avec les lecteurs, mais je ne me trouvais plus dans cette phase si particulière où tout reste encore à inventer.
Et aujourd’hui, c’est précisément ce vertige que je retrouve.
Pourquoi écrire une nouvelle n’est pas écrire un roman
Durant cette période, j’ai également écrit.
Des nouvelles pour plusieurs recueils collectifs, des textes solidaires, des micro-nouvelles pour le calendrier de l’Avent d’une chroniqueuse littéraire.
Mais écrire une nouvelle et écrire un roman sont deux disciplines qui n’ont finalement que peu de choses en commun.
Une nouvelle est une respiration brève. Elle exige une efficacité immédiate. Chaque phrase compte. Chaque scène doit porter le récit. Chaque mot doit être choisi pour avoir le bon impact.
Un roman, lui, est un marathon.
L’exigence de la langue est la même, mais il faut construire une intrigue qui tienne sur quatre voire cinq cents pages. Veiller à la cohérence de centaines de détails. Maintenir une tension narrative sans essouffler le lecteur. Donner de l’épaisseur aux personnages, faire évoluer leurs relations, préparer parfois très tôt des révélations qui n’arriveront que plusieurs centaines de pages plus loin.
Écrire un roman, c’est accepter d’habiter une histoire pendant des mois, voire des années.
Et c’est précisément cet exercice que je n’ai plus pratiqué depuis un an et demi.
Je réalise aujourd’hui que le doute ne porte pas sur mon histoire.
Elle, je la connais.
Je sais où elle commence et où elle doit m’emmener.
Le doute porte sur moi.
Saurai-je retrouver ce rythme si particulier ? Retrouver cette petite musique intérieure qui accompagne les longues journées d’écriture ? Retrouver cette capacité à faire vivre des personnages qui, un jour, finiront par donner l’impression d’exister sans moi ?
Le premier jet : accepter l’imperfection
J’imagine que beaucoup d’auteurs connaissent cette sensation.
On pourrait croire que publier plusieurs romans protège du doute.
C’est sans doute l’inverse.
Chaque livre remet les compteurs à zéro. Chaque livre est une remise en question.
Les lecteurs découvrent le résultat final.
Ils ne voient pas les dizaines de pages hésitantes, les chapitres supprimés, les dialogues réécrits cinq fois, les jours où rien ne fonctionne.
Ils tiennent entre leurs mains une histoire achevée.
Nous, auteurs, savons qu’elle a commencé par une succession de phrases maladroites.
Le premier jet n’est jamais très beau.
Il n’a pas besoin de l’être.
Son rôle est ailleurs.
Il doit simplement exister.
Pour l’instant, je ne cherche pas à écrire un beau roman. Je ne cherche pas à créer de phrases à la sonorité et au rythme « parfaits ».
Je cherche à écrire un premier jet.
La nuance est immense.
Le premier jet autorise les imperfections. Les répétitions. Les formulations bancales ou maladroites.
Il accepte que certaines scènes soient supprimées. Il accepte même les impasses.
Car il est vivant.
Beaucoup imaginent qu’un roman s’écrit d’un seul élan, avec une inspiration constante et des chapitres qui s’enchaînent naturellement. La réalité est bien différente.
Un premier jet est un territoire d’essais. Il est rempli de contradictions, de scènes qui seront supprimées, de dialogues qui ne sonnent pas encore juste. Certains personnages prennent une place que je ne leur avais pas destinée. Des idées surgissent, s’imposent et viennent tout chambouler. D’autres, au contraire, disparaissent sans que je sache vraiment pourquoi. Il arrive même que des chapitres entiers changent de place au fil de l’écriture.
Pendant cette étape, je m’autorise à avancer malgré les imperfections. C’est probablement la règle la plus difficile à accepter lorsque l’on écrit : résister à la tentation de corriger encore et encore chaque phrase avant de poursuivre.
Car un premier jet n’est pas encore un livre.
C’est la matière brute dont naîtra, plusieurs mois plus tard, le roman que les lecteurs découvriront.
Accepter cela demande une forme de confiance.
Ou simplement un acte de foi envers l’histoire que l’on porte.
Le syndrome de la page blanche touche aussi les auteurs confirmés
Un roman ne se construit pas d’un seul souffle.
Il se façonne couche après couche, correction après correction.
Je le sais.
L’expérience me l’a appris.
Pourtant, au moment de recommencer, cette certitude s’efface toujours un peu.
Le syndrome de la page blanche n’est pas seulement la peur de ne plus avoir d’idées.
C’est parfois la peur de ne plus savoir faire.
Comme si les années écoulées avaient effacé un savoir pourtant patiemment construit.
C’est évidemment faux.
Le métier est toujours là.
Les réflexes aussi.
Ils sommeillent simplement.
Je crois d’ailleurs que cette inquiétude est le prix à payer lorsque l’on choisit de ne pas suivre une méthode immuable. Certains auteurs écrivent chaque jour un nombre précis de mots ; je ne fonctionne pas ainsi.
J’ai besoin de ressentir ce que j’écris, de laisser mon envie d’écrire monter crescendo et de n’y céder qu’une fois celle-ci devenue irrépressible.
Et même s’il existait une véritable « recette » et que je savais exactement où résidait la « magie » de chacun de mes romans, je ne la suivrais probablement pas.
Car chaque roman possède son propre rythme, sa propre voix, ses propres exigences.
C’est ce qui rend ce métier aussi fascinant qu’inconfortable.
Aucun de mes livres ne ressemble vraiment au précédent. Ils ont certes un ADN commun, des personnages récurrents qui les relient comme autant de fils rouges, mais chacun est différent, car chacun est né d’une nécessité singulière.
La structuration de mes romans, ma manière d’écrire, ma routine d’écriture pendant le premier jet… Tout est différent d’un roman à l’autre. Je me réinvente à chaque nouveau roman.
Il existe pourtant une constante : certaines scènes naissent presque d’elles-mêmes, d’autres réclament plusieurs jours. Certains personnages résistent au sort prévu pour eux… Rien n’est jamais totalement acquis.
Oui, avec le recul, je réalise que je n’ai jamais écrit deux romans de la même manière.
Pourquoi celui-ci ferait-il exception ?
Il suffit sans doute d’un premier chapitre.
Puis d’un deuxième.
Et bientôt, presque sans s’en rendre compte, les personnages recommenceront à parler.
Je sais qu’alors je ne les lâcherai pas.
Un pacte silencieux existera alors : celui d’aller au bout de leur histoire. Quelle mère serais-je si je laissais mes enfants d’encre au bord du chemin ?
Ensuite, les chapitres s’enchaîneront. Les journées passeront trop vite.
Le roman prendra doucement possession de mes pensées, jusqu’à ce que le monde réel laisse un peu de place à celui que je suis en train de créer. Il me faudra alors veiller à ce qu’il ne m’absorbe pas tout entière.
Je connais ce moment où la digue cède et où les mots affluent sans retenue.
Il viendra.
J’attends simplement qu’il accepte de revenir.
Chaque roman commence par une hésitation
Dans quelques jours, j’ouvrirai un document.
L’écran sera blanc. Vierge de toute histoire.
Comme toujours.
Puis viendra la première phrase.
Je la relirai sûrement une dizaine de fois. Je la modifierai. Je l’effacerai. Je la réécrirai encore.
Puis viendra la deuxième.
Puis la troisième.
Et, sans que je m’en aperçoive vraiment, une histoire recommencera à prendre vie, à respirer.
C’est peut-être cela, finalement, être écrivain.
Ne jamais cesser de douter.
Mais continuer malgré tout à écrire.
Parce qu’au bout de la page blanche attend une histoire qui ne demande qu’à être racontée.
Et si je partage aujourd’hui cette inquiétude avec vous, c’est parce qu’elle fait partie intégrante de mon métier. Les romans que vous découvrez en librairie ou sur une table de dédicace donnent parfois l’illusion d’une écriture fluide, presque évidente.
La réalité est plus fragile.
Plus humaine.
Chaque livre commence par une hésitation.
Dans quelque temps, j’espère pouvoir revenir ici pour vous raconter le moment où cette page blanche aura cessé de m’intimider. Le moment où mes personnages auront pris la parole, où l’histoire aura trouvé son souffle et où, sans même m’en rendre compte, j’aurai retrouvé ce bonheur singulier d’écrire un roman.
Car au fond, je crois que ce n’est pas l’absence de doute qui fait avancer un auteur.
C’est sa décision de s’asseoir devant une page blanche… et d’écrire le premier mot malgré tout.
Et vous ? Avez-vous déjà connu ce moment où le plus difficile n’était pas de terminer un projet… mais d’oser le commencer ?







