août 28, 2026

Sur Andromède, on en boit au petit déjeuner

Lionel Cosson — Un vieux polar dans les étoiles

Il y a des romans que l’on ouvre avec curiosité et qui vous attrapent par le col avant même que vous ayez eu le temps de comprendre dans quel univers vous venez de mettre les pieds.

Avec Sur Andromède, on en boit au petit déjeuner, Lionel Cosson m’a embarquée dans un drôle de voyage. Une destination que je n’avais pas forcément prévue : Andromède. Une planète peuplée d’espèces humanoïdes, de trafiquants, de mercenaires, de prostituées, de puissants et de laissés-pour-compte. Et, au milieu de tout cela, un détective privé cabossé, cynique, alcoolisé, désabusé et pourtant étonnamment sensible.

Freddie Van Halen.

Rien que son nom donne le ton.

Parce que Freddie n’est pas le genre de détective à débarquer dans une enquête avec la morale sous le bras. Il avance avec ses blessures, ses contradictions, son humour et cette façon bien à lui de regarder la noirceur humaine sans jamais vraiment parvenir à s’en détourner.

Et c’est précisément ce personnage qui m’a séduite.

Un détective privé… dans l’espace

Ce qui m’a immédiatement plu dans le roman de Lionel Cosson, c’est cette impression de retrouver quelque chose de familier dans un décor qui ne l’est absolument pas.

On connaît le détective du vieux polar.

L’imperméable. Les rues mal éclairées. Les bars enfumés. Les types louches. Les femmes mystérieuses et fatales. Les coups de feu. Les magouilles. La corruption. Les petites phrases qui claquent.

Sauf qu’ici, les rues ne sont pas celles de Paris, de Chicago ou de San Francisco.

Elles sont sur Andromède.

Et Freddie Van Halen n’a manifestement pas reçu le mémo lui indiquant qu’il aurait dû adapter son caractère à son nouvel environnement.

Il reste un détective de roman noir.

Il boit, fume, traîne ses états d’âme et ses souvenirs comme d’autres traînent une valise trop lourde. Il observe le monde avec cette distance propre aux hommes qui ont déjà beaucoup encaissé et qui savent que derrière chaque vérité se cache généralement une autre histoire.

C’est là que fonctionne, à mes yeux, la première grande réussite du roman : Lionel Cosson ne juxtapose pas la science-fiction et le polar. Il les fait véritablement dialoguer.

Le décor change, les espèces changent, les technologies changent, mais les travers humains restent désespérément familiers.

La corruption n’a pas besoin de planète d’origine.

Le pouvoir non plus.

La violence encore moins.

Et les hommes, ou leurs équivalents intergalactiques, restent capables de faire exactement ce qu’ils font depuis la nuit des temps : convoiter, trahir, manipuler, acheter, vendre et tuer.

Freddie Van Halen, un homme avant d’être un héros

Mais si l’univers est foisonnant, c’est bien Freddie Van Halen qui donne au roman son véritable point d’ancrage.

J’aime les personnages qui ne sont pas immédiatement sympathiques.

Ceux qu’il faut apprivoiser.

Ceux qui portent suffisamment de fêlures pour que l’on comprenne rapidement qu’ils ne nous donneront jamais toutes les clés.

Freddie appartient à cette catégorie.

Il a quelque chose du héros de polar classique, mais il n’en est pas une simple copie. Derrière son cynisme et sa désinvolture se cache un homme profondément abîmé. Un homme qui semble avoir appris à vivre avec ses blessures plutôt qu’à les guérir.

Et c’est ce qui le rend intéressant.

Parce que sous la carapace, il y a une sensibilité que l’on ne soupçonne pas toujours au premier regard.

Freddie peut être brutal.

Il peut être ironique.

Il peut donner l’impression de ne plus croire en grand-chose.

Et pourtant, la littérature, la poésie, les femmes qu’il rencontre, certains gestes ou certaines paroles font surgir autre chose.

Une faille.

Une tendresse.

Une forme de mélancolie.

Et une volonté farouche de mettre de l’ordre et un peu plus de justice dans ce bourbier qu’est la ville d’Hajurörta.

C’est cette contradiction qui m’a particulièrement touchée : Freddie est un homme qui semble avoir renoncé à l’idéal alors qu’il continue, malgré lui, à chercher quelque chose qui lui ressemble.

Il avance dans un univers violent sans être totalement devenu violent lui-même.

Et peut-être est-ce précisément ce qui le sauve.

Hajurörta : bienvenue dans les bas-fonds d’Andromède

L’autre personnage important du roman, finalement, c’est Hajurörta.

Une ville tentaculaire, industrielle, sombre, où la richesse côtoie la misère et où les puissants vivent très loin de ceux qui leur permettent de rester puissants.

On pourrait presque transposer cette ville dans n’importe quelle grande métropole terrestre.

Il suffirait de changer quelques espèces, quelques technologies et deux ou trois noms.

Parce que derrière le décor de science-fiction, Lionel Cosson parle finalement de quelque chose de très humain : une société où l’argent et le pouvoir ont créé leurs propres règles.

Les plus riches vivent en hauteur.

Les autres survivent en bas.

Et entre les deux circulent les trafiquants, les mercenaires, les proxénètes, les criminels et tous ceux qui ont compris qu’il existe toujours un marché pour ce que la société officielle préfère ne pas regarder.

J’ai aimé cette dimension presque cinématographique du roman.

Hajurörta n’est pas une simple toile de fond.

Elle possède une atmosphère.

Une odeur.

Une violence.

Une vie propre.

On s’y promène avec Freddie et l’on comprend très vite que derrière chaque porte peut se cacher une nouvelle affaire, une nouvelle menace ou un nouveau mensonge.

Une science-fiction qui ne cherche pas à faire oublier le polar

C’est sans doute ce mélange qui m’a le plus amusée dans cette lecture.

La science-fiction est partout : les technologies, les espèces, les planètes, les moyens de communication, les armes, les véhicules… Lionel Cosson construit un véritable univers qui devient naturellement familier sans lourdes explications et c’est un tour de force à saluer.

Mais il ne cherche jamais à faire disparaître le polar derrière la science-fiction.

Au contraire.

Il conserve les codes du genre.

Une enquête.

Des suspects.

Des intérêts contradictoires.

Des personnages dont les intentions ne sont jamais complètement transparentes.

Des alliances fragiles.

Des coups de théâtre.

Et surtout, cette atmosphère de méfiance permanente où personne ne semble réellement innocent.

On pourrait presque prendre Freddie Van Halen, le déposer dans un vieux film noir et lui demander de continuer son enquête.

Il râlerait probablement contre le changement de décor, mais il continuerait, pugnace étant son second prénom.

C’est là que le roman trouve son originalité : la science-fiction devient le décor d’un polar qui, lui, reste profondément humain.

Et puis il y a la langue…

Elle participe énormément au plaisir de lecture.

Lionel Cosson s’amuse avec les mots. Et cela se ressent.

L’argot, les expressions populaires, les références au vieux polar français, à la mythologie, les néologismes et les inventions lexicales s’entrechoquent pour créer un langage qui possède une vraie personnalité.

C’est probablement ce qui donne au roman son ton le plus singulier.

Parce qu’il aurait été facile de tomber dans une science-fiction très sérieuse, très technologique, où chaque invention aurait demandé trois pages d’explications.

Ce n’est pas le choix de Cosson.

Ici, on peut avoir un objet futuriste avec un nom improbable et, quelques lignes plus loin, retrouver une expression qui semble sortir tout droit d’un vieux film d’Audiard.

Et cette collision est savoureuse.

Elle crée un décalage permanent.

On est dans l’espace, mais on entend presque parfois la voix d’un vieux polar français.

C’est une langue qui ne cherche pas la neutralité.

Elle a du caractère.

Elle déborde.

Elle provoque.

Elle amuse.

Elle peut même parfois en faire un chouia trop.

Mais finalement, c’est aussi ce qui fait son charme.

Parce que Sur Andromède, on en boit au petit déjeuner est un roman qui assume son extravagance.

Quand la poésie s’invite dans les bas-fonds

C’est là que le roman m’a le plus surprise.

Parce que derrière l’humour, la violence, les créatures étranges et les dialogues qui claquent, Lionel Cosson laisse également entrer la poésie.

Chez Freddie, elle devient presque une forme de résistance.

Dans un monde où la violence semble avoir contaminé les rapports humains, la littérature permet encore de regarder ailleurs.

De se souvenir que la beauté existe.

Même lorsqu’elle semble complètement déplacée.

J’ai particulièrement aimé cette facette du personnage.

Parce qu’elle permet de comprendre que Freddie n’est pas simplement un détective désabusé.

Il est désabusé, oui, mais il n’est pas vide.

Et cette nuance est importante.

Il reste quelque chose en lui qui refuse de mourir.

Une capacité à s’émouvoir.

À aimer.

À transmettre.

À regarder autrement ceux que la société a déjà condamnés.

Derrière l’enquête et derrière le polar, il y a alors autre chose : une réflexion sur ce qui peut encore rendre un être humain — ou humanoïde — humain dans un univers qui semble avoir oublié la valeur de la vie.

Une galerie de personnages qui ne manque pas de relief

L’univers de Lionel Cosson ne se limite évidemment pas à Freddie.

Il est peuplé de personnages aussi étonnants que leurs noms.

Tavuşa Töpölöş, Dażawaça Sadaza, Kuur Kag et les autres contribuent à cette impression de dépaysement permanent.

Et pourtant, malgré leurs apparences extraterrestres, leurs différences physiques et leurs origines, ils restent reconnaissables.

Ils désirent.

Ils convoitent.

Ils aiment.

Ils trahissent.

Ils souffrent.

Ils manipulent.

Bref : ils nous ressemblent.

C’est ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant dans cette construction.

La science-fiction permet ici à Lionel Cosson de pousser certains traits humains jusqu’à l’absurde.

Comme si, en changeant les espèces, les corps et les planètes, il pouvait mieux observer les mêmes travers.

L’espace devient alors un miroir.

Un miroir déformant, certes.

Mais un miroir tout de même.

Un roman qui ne se prend jamais tout à fait au sérieux

Et puis il y a l’humour.

Un humour noir, décalé, parfois franchement irrévérencieux, qui empêche le roman de devenir pesant.

Parce que l’univers de Freddie est violent.

Il y a des morts.

Des trafics.

De la corruption.

De la prostitution.

Des rapports de force.

Mais Lionel Cosson refuse de s’enfermer dans une noirceur permanente.

Il préfère lui opposer l’ironie.

La gouaille.

Le mauvais esprit.

Les bons mots.

Et cela donne au roman un rythme très particulier.

On peut passer d’une scène tendue à une réplique qui fait sourire.

D’une situation sordide à une image complètement décalée.

D’un moment presque poétique à une nouvelle plongée dans les bas-fonds.

Cette instabilité est l’une des forces du livre.

On ne sait jamais exactement quelle tonalité va prendre la page suivante.

Alors, qu’est-ce que je retiens de cette lecture ?

Avant tout, une expérience de lecture très réjouissante.

J’ai aimé cette impression de lire un vieux polar qui aurait pris un billet sans retour pour les étoiles.

J’ai aimé Freddie Van Halen, parce qu’il est loin d’être lisse.

J’ai aimé son cynisme, ses failles, ses contradictions et cette sensibilité qu’il dissimule derrière une carapace de vieux routier. Son âme de poète également.

J’ai aimé Hajurörta, cette ville poisseuse et corrompue qui semble avoir absorbé toutes les dérives de notre propre monde.

J’ai aimé le mélange des genres.

Et surtout, j’ai aimé la langue.

Cette langue qui mélange les codes du vieux polar français, l’argot, les néologismes, la science-fiction et parfois la poésie, car il faut bien l’avouer, par l’intermédiaire de Freddie, Lionel Cosson parle furieusement bien de désir et d’amour. 

Il faut se laisser embarquer.

Parce que Lionel Cosson ne cherche visiblement pas à construire une science-fiction froide et aseptisée.

Il préfère nous offrir une galaxie pleine de bruit, de sueur, de mauvais garçons, de femmes dangereuses, de créatures improbables, de poésie et de whisky — cosmique, évidemment.

Et quelque part, c’est peut-être cela qui rend le roman attachant.

Sous les espèces extraterrestres, les technologies futuristes et les noms imprononçables, il parle finalement de choses que nous connaissons très bien.

La solitude.

La corruption.

Le pouvoir.

L’amour.

La violence.

La mémoire.

Les blessures que l’on porte.

Et cette étrange obstination qui nous pousse malgré tout à continuer d’avancer.

Mon verdict

Sur Andromède, on en boit au petit déjeuner est un roman qui ne rentre dans aucune case. Et tant mieux.

C’est un polar ?

Oui.

De science-fiction ?

Évidemment.

Un hommage au noir français ?

Sans aucun doute.

Mais surtout, c’est un roman qui possède une voix.

Et lorsqu’un auteur parvient à créer une voix suffisamment singulière pour que l’on reconnaisse son univers dès les premières pages, il a déjà gagné une bataille essentielle.

Alors, si vous aimez les vieux polars, les personnages cabossés, les dialogues qui claquent, les univers déjantés et les romans qui n’ont pas peur de mélanger les genres, je vous conseille de prendre place à bord.

Direction Andromède.

Mais attention : là-bas, le petit déjeuner risque fort d’avoir un goût de polar noir.

Résumé

Il est dans le rouge, il broie du noir, et cette planète remplie de bleus va lui en faire voir de toutes les couleurs…
Originaire de Terre 2, Freddie Van Halen est un détective néo-français avec un passé plus lourd qu’une enclume balancée depuis la stratosphère et qui est animé par deux passions contradictoires : casser des bouches et faire des sonnets. Quant à son âme fissurée, il la colmate à grands coups de sarcasmes, de cosmogauloises et de synthowhisky.
Sa situation financière précaire l’amène sur Hajurörta, une ville industrieuse et industrielle qui est selon ses habitants « comme un glaviot sur la face d’Andromède ». Il a été engagé par un gros bonnet doublé d’un fouille-merde : Ölöma Meremia. Manque de bol, le zigue se fait dessouder avant qu’il ait pu le rencontrer. Furax de voir son gagne-pain rejoindre ses pères et lui filer entre les doigts, Freddie Van Halen décide d’enquêter pour savoir qui a refroidi son client. C’est le début des emmerdes pour le détective interstellaire.

Extrait 1

( Dialogue entre Freddie Van Halen et Tavuşa Töpölöş qu’il a engagée comme secrétaire. Il vient d’apprendre qu’elle s’entraîne au tir. )

« ― Je… Je peux tout vous expliquer. 

― Faites donc, je vous en prie. 

― C’est-à-dire que… Je… Je veux élargir mes compétences. L’idée de dépendre de vous pour ma sécurité m’est insupportable.

― Parce que vous êtes une femme forte et indépendante ?

― Non, parce que vous m’avez engagée pour avoir moins de travail. Pas pour en avoir plus. 

― Je vous comprends, Mademoiselle Je-Tire-À-Balles-Réelles, mais je vous approuve pas. 

― Pourquoi ?

― Parce que je vous ai engagée pour vous dicter des rapports et pour mettre un peu d’ordre dans mon bazar. Pas pour ôter des vies.

― Mais je ne veux tuer personne ! 

― Quand on a un pétard entre les pognes, ça finit fatalement par arriver. 

― Je n’en arriverai pas là, rassurez-vous. 

― Vous me faites bien rire ! En me disant ça, vous êtes à peu près aussi crédible qu’un type qui se met au volant d’un aéroglisseur, qui fout le contact et qui dit : « Rassurez-vous, je ne vais pas le conduire ».

― Il peut toujours arrêter le moteur et descendre du véhicule, et…

― … Pourquoi est-ce qu’il y a pris place ?

― Je…

― Vous parlez d’ « élargir vos compétences », mais la seule chose que vous allez réussir à faire, c’est rétrécir votre âme. Finie l’innocence. Finie la pureté. 

Adieu le beau sourire solaire. 

― Mais… 

― Tavuşa… Je veux pas que vous vous mettiez en danger inutilement pour mes beaux yeux cernés. Mon intention, en vous embauchant, c’était de vous protéger, pas de vous mettre sur la ligne de front ou de faire de vous un porte-flingue. 

Je soupirai. Elle m’obligeait à dire des trucs de fragile et j’aimais pas ça. La mignonne, elle, prit une grande inspiration avant de m’expliquer d’un ton aussi déterminé qu’elle était bleue : 

― Monsieur Van Halen… Je sais que vous vous souciez de moi et je vous en suis reconnaissante. Mais je veux être plus qu’une secrétaire. Je veux que nous formions une équipe. Je vous que vous  me fassiez confiance. 

― J’ai déjà un partenaire : mon Pyrrhobolion FC-13, que je la décourageai. Il est pas très bavard, il part un peu au quart de tour, mais, jusque-là, il m’a jamais laissé tomber. 

― Mais il ne sait pas dicter des rapports ! 

― C’est là que vous intervenez. 

― Vous faites semblant de ne pas  comprendre et… 

― … Abandonnez cette idée de vouloir maîtriser une arme à feu. C’est pas fait pour vous. 

― Qu’est-ce qui vous fait croire ça ? Mon instructeur m’a dit que… 

― … Je m’en bats les steaks avec une turbokalashnikov de ce que votre instructeur vous a dit !

― Vous êtes grossier !

― Je suis juste Freddie Van Halen. Et vous, vous êtes Tavuşa Töpölöş, une jeune humanoïde sensée et responsable qui va rester une secrétaire. 

― Une secrétaire armée ! 

― M’obligez pas à vous dire des choses qu’on va regretter tous les deux. 

Elle était toujours aussi adorable mais ses yeux me balançaient des éclairs qui n’auraient pas dépareillé sur Jupiter. 

― Ne vous retenez pas. Allez jusqu’au bout de votre pensée ! qu’elle me chercha.

― Vous l’aurez voulu… que je grognai. 

Elle serra les poings et ferma les yeux, un peu comme  une mioche qui s’attend à se faire tarter par son daron en colère.

― Je veux que vous arrêtiez de vous prendre pour une tireuse d’élite, que je lui expliquai le plus calmement que je pus. Si vous persistez dans cette voie-là, vous allez obligatoirement croiser le  chemin de  Monsieur Carnage, de Madame Destruction ainsi que celui de leur dégueulasserie de  progéniture. Ces enfoirés vont vous enlever du regard tout ce que j’aime y trouver : innocence, joie,  et espérance. Vos yeux, c’est le plus beau paysage que je connaisse. Si vous dessoudez des gens,  vous allez le ravager. Et moi, je veux pas que ça arrive. 

Après cette tirade qui me fit honte tant elle était vraie, son expression changea du tout au tout.  D’irritée, elle devint bouleversée : 

― Monsieur Van Halen… qu’elle bredouilla. 

―Y a assez de mézigo pour refroidir le tout-venant du vice, non ? 

Je la vis reprendre sa respiration comme un nageur qui s’apprête à plonger en eaux troubles. 

― Vous avez raison… qu’elle finit par murmurer. 

― Ah, content de vous l’entendre dire ! que je triomphai comme un abruti.

― Que j’utilise une arme ou non, je suis en danger en étant à vos côtés. 

― Et voilà, vous y êtes allée ! 

― Autant faire équipe. Deux précautions valent mieux qu’une. 

― Et après, vous allez me baver quoi ? Que deux flingues valent mieux qu’un ? 

Elle se mit à rire d’un rire si pur, si cristallin, si magique, qu’il aurait pu guérir un malade des écrouelles. Est-ce que ce son-là allait, lui aussi, disparaître dans le bruit et la fureur qui  m’entouraient ? 

― Quand nous quitterons Andromède, je serai devenue une championne de tir, qu’elle fanfaronna adorablement. 

― Ça fera un titre de plus à votre palmarès, que je me moquai gentiment. Vous êtes déjà championne toutes catégories de l’entêtement. 

― Dans ce domaine, je suis une novice à côté de vous…

Au lieu de lui répondre par un trait d’esprit, je me relevai brusquement de mon pageot. 

― Bref, si je vous suis, vous changerez pas d’avis quoi que je dise, que je conclus, amer.

― Vous avez bien compris, qu’elle me répondit, toute contente d’elle. 

― Petite conne… 

― Vous vouliez me faire un compliment mais votre langue s’est révoltée, c’est ça ? 

― C’est ça… que je lui dis en me fourrant dans le bec une astérogitane qui traînait sur ma table de chevet. 

― Et moi, je vous déteste, qu’elle renchérit.

― Je suis bien content d’entendre ça ! 

― Je vais détruire l’ensemble de la structure d’un seul coup, avec une seule balle.

La petite avait du lyrisme et de l’intelligence à revendre, mais moi, j’avais envie de continuer à me foutre d’elle : 

― Utilisez un faisceau-laser. Avec ça, y a pas besoin de réfléchir. 

― Grrr ! 

Je m’apprêtai à lui balancer une nouvelle vacherie lorsque, soudain, une idée traversa mon esprit comme une balle traverse une cervelle. 

― Vous êtes une maîtresse de sagesse, Tavuşa ! 

Que je m’écriai sans transition et en me levant de mon paddock. 

En voyant ma réaction, le petit canon céruléen sursauta. 

― Encore une de vos moqueries ? qu’il me demanda. 

― Pas du tout. Vos paroles m’ont inspiré, que je lui répondis avec un grand sourire. 

― Hein ? 

― Faire le maximum de dégâts avec le minimum d’efforts… Vous êtes un génie, Mademoiselle Je-Défouraille-En-Réfléchissant !

Extrait 2 (Dialogue de Freddie Van Halen avec Sevamla Mavina qui se meurt à petit feu après avoir attrapé le vaba, « une MST d’origine reptilienne qui fait des ravages chez les andromédiens. »)

― Arrêtez de dire des bêtises ! Mourez pas maintenant, sinon vous allez rater un beau spectacle. 

― Si tu me promets de leur faire vivre un enfer, j’essaierai de pas claquer tout de suite.

― Marché conclu. 

Elle finit sa cigarette et notre entretien en disant : 

― N’empêche que j’aurais aimé être un peu moins affreuse pour crever. 

― Vous êtes pas affreuse, que je la rassurai Vous me faites penser à cette fille d’un poème de Yaçmaka Güzül, Le Demi-Visage. 

― Je sais pas de quoi tu me parles. Les gonzes avec qui je suis sortie étaient pas très portés sur la poésie. 

― Alors, ouvrez bien vos esgourdes et laissez-moi faire votre éducation : 

Au cœur de l’urbaine laideur de Tau Ceti, 

Elle dissimulait, honteuse, d’antiques carnages, Derrière son métallique demi-visage, 

Froid comme un rêve déchiqueté par l’oubli. 

C’était une Psyché à la peau de lézard, 

Qui n’avait qu’un miroir de l’âme pour pleurer, Car l’autre avait été sauvagement brisé, par un barbare sorti tout droit du Tartare. 

Pourtant, cette pauvre étoile à moitié éteinte,

Cachait, sous ses tristes fers, une beauté d’or, Digne des plus beaux chants, de la peinture sainte. 

Comme un joyau rare dans un monde d’abîme,

Son imperfection en ces lieux étincelait, 

Et me donnait envie de la rendre sublime. 

Quand j’eus terminé ce morceau de bravoure made in Andromède, elle pleurait toutes les larmes de son corps meurtri. Même son œil à la ramasse transpirait comme un furieux. 

― Elle en a de la chance, Dażawaça ! qu’elle chouina. Avec tes jolis mots, tu m’as rendue encore plus moche… T’es content ? Non, mais regarde-moi ! 

On dirait une fontaine cassée. 

Pour la consoler, je lui envoyai le reste de mon paquet d’astérogitanes. Elle l’attrapa, étonnée. 

― Je vous les offre de bon cœur, que je lui expliquai. Elles font passer le goût des larmes. 

Et elle de me répondre aussitôt : 

― Laisse-moi donc chialer ! Ça veut dire que je suis encore vivante. 

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