Une aventure à deux voix
Il est des voyages qui ne s’annoncent pas comme tels. On pense s’engager sur un simple sentier, et l’on se retrouve à traverser un continent intérieur. La traduction de L’Insane — qui portera un autre nom en anglais, encore tenu secret — a été l’un de ces voyages. Silencieux, profond, exigeant. Un travail de l’ombre, mais lumineux. Une métamorphose lente, patiente, précise. Et, surtout, humaine.
Quand j’ai commencé à envisager la traduction de ce roman, c’était d’abord pour des raisons intimes. Une partie de ma famille ne parle pas français ; l’anglais est notre seule langue commune, notre fragile mais précieuse passerelle. Je voulais qu’ils puissent entendre L’Insane avec leurs mots à eux. Que le livre leur parle directement, sans écran, sans approximation logicielle, sans cette distance froide que crée une traduction automatisée, page par page, comme certains lecteurs anglophones l’avaient déjà tenté.
Alors, je me suis lancée. Ou plutôt, nous nous sommes lancées. Car cette aventure n’aurait jamais eu la même intensité sans Monica Brain, traductrice talentueuse, sensible, curieuse de chaque nuance, de chaque silence entre les mots.
La rencontre
Traduire un texte, ce n’est pas transposer des phrases : c’est habiter une voix dans une autre langue. Et pour cela, il faut que cette voix soit entendue, respectée, aimée. Dès nos premiers échanges, Monica a su entrer dans l’univers de L’Insane avec une attention rare. Elle n’a pas seulement « compris » le texte : elle a su en ressentir les pulsations.
Ce n’est pas un hasard si, très vite, notre collaboration s’est transformée en dialogue. Ligne après ligne, nous avons partagé des doutes, des intuitions, des révélations. Elle me posait une question sur une intention, je lui répondais en découvrant parfois moi-même une zone d’ombre dans mes propres phrases. Grâce à elle, j’ai appris à voir L’Insane sous un angle nouveau, comme si mon roman, traversant la langue anglaise, me tendait un miroir différent.
« Être traduite, c’est être relue de l’intérieur. C’est voir son propre texte respirer autrement. Et dans cette respiration, parfois, on apprend à mieux écouter sa propre voix. »
Une danse entre les langues
Il est étrange — et enivrant — de voir son propre texte se réécrire sous vos yeux dans une autre langue. Ce n’est pas une simple copie. C’est une version, un écho, un chant parallèle. L’anglais, avec sa souplesse et sa force directe, a donné à certains passages une intensité différente. D’autres ont demandé qu’on les murmure autrement, qu’on les reformule avec délicatesse, pour que l’émotion reste intacte, même sous un autre ciel.
Et moi, au fil des mois, j’ai progressé. En anglais, certes. Mais aussi en écriture. Être traduite, c’est être relue par quelqu’un d’autre, de l’intérieur. C’est accepter que chaque mot peut être discuté, replacé, repensé. Et dans cette alchimie étrange entre deux plumes, j’ai appris à mieux écouter la mienne.
Traduire, c’est trahir, dit-on parfois. Je ne le crois pas. Ou alors, c’est trahir pour mieux aimer. Pour mieux servir l’esprit d’un texte, quitte à bousculer un peu sa lettre. Avec Monica, j’ai eu la chance de trouver une complice. Une femme de lettres, une artisane du sens, une poète de la précision. Elle n’a jamais imposé sa vision : elle a proposé, questionné, suggéré. Et moi, je répondais, je choisissais, je doutais parfois. Ce travail à deux a fait naître, non pas une copie, mais un livre nouveau, fidèle dans l’âme, libre dans la forme.
L’approche d’une nouvelle aube
Aujourd’hui, le plus gros du travail est derrière nous. La mise en page est en cours. Il reste encore à tirer une première impression, à relire le tout avec la vigilance de ceux qui savent que le diable — mais aussi la beauté — se cache dans les détails. Et puis, viendra le moment de publication. L’instant de bascule. Le livre sera là, dans cette autre langue. Prêt à rencontrer de nouveaux lecteurs. Prêt à être lu, rêvé, critiqué, aimé, ou rejeté. Comme tous les livres.
Mais déjà, je le sens : L’Insane, dans sa version anglaise, n’est plus seulement une traduction. C’est un prolongement. Une respiration nouvelle. Une autre lumière sur les mêmes blessures, les mêmes vertiges, les mêmes élans.
Ce qui reste
Ce que je retiens de cette aventure, au-delà des pages, c’est la richesse de la rencontre. Le respect mutuel. La joie des petits triomphes lexicaux. Et cette impression rare d’avoir grandi, en même temps que mon texte se transformait.
Je ne dévoilerai pas encore le titre anglais. Il viendra, au bon moment. Il a été choisi avec soin. Il porte en lui une promesse. Une clef, peut-être. Mais ce que je peux dire, c’est que ce roman — mon roman — est prêt à prendre le large. À traverser l’océan des langues. À rencontrer d’autres regards, d’autres silences.
Et pour cela, je remercie Monica Brain. Non pas comme on remercie une prestataire de service. qu’elle n’est d’ailleurs pas, puisque c’est gracieusement qu’elle travaille avec moi sur ce projet, mais comme on remercie une alliée du cœur, une traductrice dans le sens noble du terme : une passeuse.
An excerpt from the English version
Prologue
He finally arrives. I express my concern and ask him about the message he sent me a few hours ago. He briefly leaves and then returns.
I hear the words he speaks.
Chronos, astonished, stops in his frantic race, letting an ultimate second escape, stretch out… and seem to hang, become eternity. Unable to support me, my legs give way. I stagger. I am Alice falling endlessly into the Rabbit’s hole.
My temples throb. My head buzzes, crossed by a thousand thoughts. My heart tightens… collapses. My breath is the wave of a tsunami retreating far, far too far from the shore. I suffocate! My God, I suffocate!
My vision blurs, my field of vision narrows, and my hand violently strikes his face, in a lifesaving gesture that brings me back to myself, to my life. My life founded on certainties that suddenly crumble
Part 1
Madness is a very fine mechanism of clockwork […]
1th chapter
Dear Sir,
Despite your eagerness to know my opinion on this matter, I have so far confined myself to transmitting the information I thought essential to complement, or add some finer points to the gendarmes’ investigation, for many weeks of research have been necessary to understand the personality of the woman who interests you. You will find attached to this letter the report you were expecting, but before you read it, allow me a few observations in advance.
On the one hand, it is likely that you will find my way of presenting the results of my work unconventional for a policeman. However, I believe it allows for a better understanding of all aspects, as the story I am about to reveal does not have the sad banality it seems to inspire at first glance. I urge you to avoid a hasty judgment. This precept has often imposed itself on me during these weeks of investigation.
On the other hand, I would be grateful if you did not take offense at the licentious and sometimes shocking nature of some of the details I am bringing to your attention today. Hiding one facet of this woman’s personality would be detrimental to understanding this case. You asked for the truth, and I promised to deliver it without embellishment.
Having said that, let’s get to what concerns you. Excavating the past of this bewildering woman and understanding her psychology seemed indispensable for me to understand the drama that affects you. I must admit that I would never have succeeded without her involuntary help and the confidences of those who have known her in recent years.
If I am now able to trace her journey and restore some of her exchanges, I am also convinced that this will not be enough to fully resolve this dark affair. I must continue my investigations, but the attached pages will provide interesting and ultimately necessary insight.
I will get back to you as soon as I have clarity on the nebulous points of this investigation. I hope to be able to do so soon.
Yours faithfully.
HS


