De l’instant à l’éternité : l’art de la micro-nouvelle
Créer une micro-nouvelle, c’est plonger dans l’instant. Capter l’éclair d’un regard, l’éclat d’un souvenir, l’urgence d’un secret. Cet exercice, je l’ai découvert presque par jeu — une parenthèse, une respiration entre deux chapitres plus longs, plus denses. Et pourtant… j’y ai pris goût. J’ai aimé l’intensité, la contrainte féconde, la précision du mot juste. J’y ai retrouvé l’étincelle première de l’écriture : raconter. Simplement. Intensément.
Aujourd’hui, je renouvelle l’expérience pour Mac Adam Kilter, alias les_chroniques_de_mcadam. L’instagrameuse à l’œil aiguisé, à l’univers affûté. Une manière pour moi de prolonger cette complicité entre texte et image, de faire vivre des éclats de fiction là où le réel défile à toute vitesse.
Et pour celles et ceux qui ont lu L’Obsession Azanov, qui brûlent de découvrir une nouvelle aventure d’Hugo Scaralèse — je vous vois, je vous lis, je vous remercie — c’est aussi une façon de patienter. Voyez cette micro-nouvelle comme une lanterne allumée… comme une promesse du roman à venir, car le tome 3 du Cycle des Ombres est écrit. Hugo revient. Plus sombre. Plus lumineux. Plus vivant que jamais…
Résurgence
Voilà un peu plus d’une semaine que je suis en rééducation. Le centre est en bord de mer, le personnel compétent, chaleureux. C’est d’ailleurs Philippe, un des kinésithérapeutes, qui m’a parlé du site que je rejoins en cette fin de matinée.
Suivant ses indications, je longe la route sur une centaine de mètres et passe au-dessus d’un pont à l’instant où un TER s’y précipite. Un peu plus loin, un petit parking m’indique que je suis arrivé à destination. Un promontoire, à vingt mètres, offre un panorama exceptionnel du cap d’Antibes à celui de Camarat. Je ne suis pas étonné d’y trouver les vestiges de bunkers allemands. La vue est dégagée, la Méditerranée à mes pieds.
Au fur et à mesure que je progresse sur le sentier accidenté permettant d’accéder à la crique qui se trouve en contrebas, une anse aux couleurs fascinantes se dévoile. La mer bleu marine est panachée de turquoise. Personne. Philippe a beau m’avoir dit qu’à cette époque de l’année je pourrais profiter de ce site en toute tranquillité, je suis tout de même étonné qu’aucun bateau ne mouille à proximité et que cette plage de galets mêlés de pierres volcaniques soit déserte.
L’eau est limpide. Je m’y jette avec délice. Je fends la mer de mes longues palmes. J’aurais aimé faire une randonnée dans l’Estérel mais pour l’heure, seule la natation m’est recommandée. Ma douleur à la jambe ne me quitte pas. Je force néanmoins la cadence. Je ne retrouverais toutes mes capacités sans souffrance, ni persévérance.
Je me souviens de la rage qui m’a submergé lorsqu’il est devenu évident que je ne remarcherais pas normalement sans rééducation ; que je ne referais plus de trek et encore moins de trail avant longtemps. J’ai toujours eu une excellente forme physique mais ces mois de convalescence ont éprouvé ma résistance. Je n’ai plus autant de souffle, j’ai perdu du muscle et je boite. J’ai la sensation de n’être plus entier. Avant de partir en mission pour ce lieu dont je dois taire le nom, je croyais naïvement que je n’avais plus rien à perdre, qu’on m’avait déjà tout pris. Je me trompais.
Je suis à une centaine de mètres de la plage. Je retire mon masque et me retourne face à la côte. Que c’est beau ! Devant moi, bruissant du chant des dernières cigales, l’Estérel me gratifie de ses beautés colorées du cap Roux au pic de l’Ours. En contrebas, sur la droite de la crique, quelques maisons probablement déjà désertées sont nichées dans les eucalyptus et les conifères. Les agaves, les figuiers de barbarie et les griffes de sorcières s’accrochent aux falaises.
Ce paysage méditerranéen parle à mon âme. Me retrouver dans la mer face à cette nature aux couleurs exubérantes me ramène malgré moi à mon enfance. Des émotions enfouies depuis mon départ de Corse me submergent. Je les avais tenues à distance depuis la perte de ma mère. Ne serais-je pas plus ébranlé par les événements récents que je ne le pense, pour qu’elles m’assaillent à présent ?
Je poursuis mon exploration en me rapprochant du rivage. Il est plus prudent de longer la côte. La crique n’est bientôt plus visible. Un bateau passant à vive allure un peu plus loin au large, propage une houle qui m’envoie contre les rochers. Si la roche semble poreuse, friable, elle présente une multitude d’arêtes acérées. Je m’égratigne le bras. Je dois redoubler de vigilance. La mer tout comme la montagne n’est pas l’amie de l’homme.
Les îlots sont de plus en plus nombreux. Je passe dans un passage étroit. Un goéland argenté telle une sentinelle ailée monte la garde. L’eau insondable et sombre devient progressivement cristalline, peu profonde. J’enlève mes palmes pour avancer. Des oursins tapissent les parois qui m’entourent.
À la sortie de ce « détroit », Cannes apparaît au loin, surplombée par les Préalpes de Castellane en aquarelle dans le bleu limpide du ciel. Au large, les petites îles de Lérins se découpent sur l’horizon. Je devine le clocher du monastère de Saint-Honorat dont Philippe m’a parlé.
Je reprends ma progression, passe devant la plage d’une autre crique. Les courants sont soudain plus forts, la mer plus houleuse. Je dois anticiper l’effort à fournir pour le trajet du retour. Je décide à regret de faire demi-tour.
Des grottes ont été creusées par les vagues. L’une d’elles, avec ses deux entrées, ressemble à un gnome à moitié immergé qui attendrait l’imprudent pour l’avaler. Enfant, j’adorais jouer à l’explorateur. Décidément, ce bain de mer fait remonter en moi bien des souvenirs ! Je me laisse tenter.
La cavité qui semblait vaste est tout en longueur et vite obscure. J’enlève mon masque afin de distinguer ce qu’il y a autour de moi. Une odeur âcre me saisit. Une odeur que je reconnais pour l’avoir déjà sentie. Celle, douceâtre et écœurante, de la mort.
N’hésitez pas à me donner vos impressions en commentaire.
Au plaisir d’échanger avec vous, chères lectrices, chers lecteurs.


